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mercredi, 21 décembre 2011 09:27

Le Groenland de Pascal Croset. Spécial

Le Groenland de Pascal Croset.

Kalaallit Nunaat (« La Terre des Groenlandais ») – 12 août / 07 septembre 2011

Itinérance kayak (Ilulissat / Oqaitsut / Agdligtok / Saqqaq / Nanguac – Retour Ilulissat)

20 jours de terrain, 15 étapes et campements, 2 villages, environ 375 kilomètres en kayak

Photos de Pascal. Click ici.

 

Impressions groenlandaises

 

Capter, vite, ici, maintenant et le plus en l’état, un vécu que l’on souhaite conserver, retenir… Ecrire transforme, travestit, mais protège également de la fuite du temps, qui est aussi celle des émotions…

Et puis chercher, ou construire une passerelle, aussi étroite et courte soit-elle, avec les autres… Sans quoi le voyage n’a aucun sens…

 

 

Les baleines / La présence de l’absence de l’ours / Les glaces / L’erreur / Saqqaq / Le kayak / Les graines / La pluie / La société groenlandaise / Les cultes / La dynamique d’ensemble du voyage / Pour finir

 

 

Les baleines

Il n’est pas rare pour le kayakiste de les rencontrer. J’en ai vu une douzaine lors de mon excursion. A chaque fois d’un peu plus près. Au fil des rencontres, j ai commencé à savoir lire leurs déplacements, à les anticiper, et à ne plus avoir peur d’elles. Trois jours avant le retour à Ilulissat, la randonnée est dure : du vent, de la pluie, des vagues, du froid... La routine depuis une semaine. Mais j’ai la grande forme, et puis je sais que c’est bientôt la fin, alors je profite de tous les moments. Tout est bon, même cette pluie qui fouette le visage. Je suis surtout concentré sur la traversée qui s’annonce et qui est sérieuse, au vu des conditions (je devrai d’ailleurs y renoncer, faute de visibilité : il n’y a que 10 kms à faire, mais l’on ne voit pas à 200 mètres). Et c’est dans cette ambiance que la magie s’installe... Les baleines, faut pas les chercher, c’est elles qui nous trouvent... On pagaye et puis, d’un coup, on entend ce bruit reconnaissable entre tous du jet d’eau de la baleine, lorsqu’elle expire. En fait, ce qui fait du bruit ce n’est pas tant le jet d’eau à l’expiration, que le moment qui suit, où la baleine inspire de l’air. Et quand on entend ce bruit, c’est qu’elle n'est vraiment pas loin... moins de 200 mètres. Ce jour donc, j’entends ce bruit qui m’est devenu maintenant familier. Et je me dirige vers elle, assez rapidement. En fait il y a deux baleines... et comme j’anticipe correctement leur mouvement, me voilà plus près d’elles que je ne l’aie jamais été, environ 20 mètres... C’est merveilleux... je me rapproche encore... elles plongent... là, il faut attendre environ une minute avant de les voir réapparaître, à moins qu’elles n’aient décidé de partir vraiment plus loin... j’ai mon appareil dans les mains, même si je le protège comme je peux de la pluie... et d’un coup voilà qu’une des baleines surgit, là, à moins de deux mètres de moi !!! Je pourrais la toucher de la pagaie... je sursaute, un sentiment de peur, ou plutôt d’effroi, de surprise. Je sens bien qu’il n’y a aucune agressivité, et passée la première émotion, je sens également qu’elle passe sans même faire une vague risquant de déstabiliser le kayak (c’est là le principal risque car, comme à l’habitude, je ne suis pas tout près des côtes). J’ai à peine le temps d’essayer de retenir l’émotion de l’instant que la seconde baleine surgit de l’autre côté du kayak un mètre en arrière !! Là, je saisis le moment, au sens où je prends une pleine conscience de la magie de l’instant... Et il fallait qu’il fasse moche, il fallait de telles conditions pour donner à cette rencontre une telle proximité. Il fallait également qu’il y ait eu les autres rencontres préalables, comme pour apprivoiser l’émotion, être prêt à la vivre avec cette sérénité... je suis resté comme cela un bon moment, avec les baleines à moins de 20 mètres. Et puis les conditions m’ont rattrapé. Un quart d’heure sans pagayer et le froid revient, s’installe même au niveau des mains, et ce malgré les manchons... je décide de reprendre ma route. Et là, de manière fort curieuse, les baleines, qui allaient initialement dans l’autre direction, se mettent à me suivre. Plus précisément, l’une me précède, et l’autre me suit, à une cinquantaine de mètres sur ma droite. Cela dure une dizaine de minutes, puis elles disparaissent....

J’aimerais que le temps n’efface jamais cette émotion...

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La présence de l’absence de l’ours

Très vite, j’ai ressenti la force de cette absence… Deux jours après mon arrivée je me retrouve seul, et pour un certain temps, dans une nature magnifique et qui a en plus cette propriété de n’exprimer aucune menace… Ce contraste avec l’année passée est saisissant. Il transforme totalement mon lien à l’environnement. Je mets de côté la mer, qui reste une menace permanente, ainsi que la glace, qui est un danger nouveau. Il s’agit ici en effet d’icebergs, et non de banquise… Ils peuvent casser et/ou se retourner à tout moment, évidemment sans prévenir. Et autant il est possible de « discuter » avec un ours polaire, autant la mer, comme la glace, restera sourde à toutes gesticulations…

Mais cette paix que rien, pas même la pluie ou le vent, ne peut venir troubler, est ce qu’offre sans limite tout le temps passé à terre.

J’attends, entre autre, de mes excursions qu’elles me déséquilibrent, sans pour autant me faire tomber. Je découvrirai à quel point le déséquilibre peut venir tout autant d’une incroyable sérénité, que d’une intense adversité…

Photo de Pascal. Click ici

Les glaces

Je ne peux expliquer cette attirance pour la glace, cette envie d’aller pagayer au milieu des icebergs ou le long de la banquise. C’est ainsi, et relativement commun. Durant ce séjour, j’ai été servi au-delà de toute attente... Pourtant, au départ, ce que je recherchais a failli justement empêcher cette rencontre : trop d’icebergs autour d’Ilulissat (qui signifie « iceberg » en groenlandais...), impossible de partir en kayak tant la glace est compacte. Mais Kamp m’emmène avec son bateau quelque 10 kilomètres plus loin, d’où je devrais pouvoir partir le lendemain. Je le pourrai effectivement et pagayer ainsi au milieu de grands icebergs et d’une multitude de morceaux de glace. J’ai tout le loisir d’observer la variété des formes. Après cette première journée, les icebergs se feront plus rares, avant de les retrouver, en masse et en volume, aux abords de Saqqaq, car le village est situé sur une ligne de hauts fonds où les plus gros icebergs viennent s’échouer, faisant penser à un cimetière d’éléphants.

Les épisodes les plus tendus arriveront plus tard, sur la phase retour. J’envisage de revenir par le côté Est de l’île d’Agdlugtok, ce qui suppose de traverser un grand fjord bordé de deux glaciers qui tombent dans la mer, et de passer au milieu de deux petites îles qui donnent accès à la face Est de la grande île. Je me couche le soir à quelques kilomètres du glacier, avec vue sur une baie peuplée de petits icebergs. Je me réveillerai le lendemain dans un espace envahi de glace. Je commence la traversé lorsque, à peu près au milieu, les glaces deviennent beaucoup plus compactes. Outre les icebergs, je trouve sur ma route des rassemblements de petits morceaux de glace, mais qui se sont reconstitués en plaques circulaires solides du fait du froid nocturne. Je ne peux plus avancer. Très vite j’abandonne l’idée de la face Est de l’île, mais même pour reprendre le côté ouest, il me faut traverser le fjord. Et rester coincé en son milieu n’est pas une position tenable longtemps sans risque, celui principalement de voir le vent se lever et mettre les glaces trop en mouvement pour ce que peut endurer le kayak. Et quand on est au niveau de l’eau, il est impossible d’avoir une vue d’ensemble, de repérer les endroits où il faudrait aller car la glace y serait plus éparse. Il faut prendre des options, observer les mouvements, lents, des glaces, avancer, reculer, casser la glace, prendre de l’élan avec le kayak, rebondir sur le côté gauche d’un morceau de glace et instantanément compenser par un mouvement de pagaie à droite pour anticiper l’effet retour... Mais il faut aussi faire attention à ne pas aller trop vite sur une glace qui va juste s’enfoncer sous l’effet du kayak pour ensuite remonter avec vigueur alors que l’on passe dessus, puis soulever et déstabiliser, voire renverser le kayak. Bref, j’apprends en situation une technique qui va m’être fort utile pendant de longues heures, ce jour même et par la suite. Je vais finir par traverser le fjord, trouver une sortie grâce à un canal de moins de 50 mètres de large entre deux falaises. Le courant y sera impressionnant... Et ce sera au final le moment le plus risqué... Extraordinaire journée, où j’aurai débuté l’apprentissage d’une nouvelle technique, ultra spécifique, faisable uniquement avec un kayak en polyéthylène.

J’aurai cette même émotion les deux derniers jours, tout d’abord en partant pour une traversée sans la certitude que la glace me permettra d’accéder au bord, 15 kilomètres plus loin, puis en tentant de rallier Ilulissat pour l’arrivée finale sans savoir, de la même façon, si cela sera possible. Le dernier jour, la lutte sera vraiment difficile, et les derniers kilomètres se feront mètre par mètre, au milieu d’icebergs immenses entourés de glace, celle qu’ils produisent eux-mêmes en craquant et qui redevient compacte durant la nuit... Mais j’ai toujours eu la conviction que cela allait passer... Je développais, au fur et à mesure, une capacité à franchir les obstacles qui, il y a trois semaines, m’avais empêché de partir d’Ilulissat en kayak…

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L´erreur

Une erreur et pas la moindre, une faute même, dans cette marche incertaine, réjouissante, parfois angoissante et au final triomphante au milieu des glaces (c’est, très immodestement, le sentiment que j’ai éprouvé à la toute fin) : l’arrêt pipi sur un iceberg... Le pagayage demande pas mal d’effort, surtout pour le profane que je suis encore, d’où transpiration, d’où nécessité de boire beaucoup (particulièrement avec mes problèmes de calculs aux reins)... Tout ce processus déclenche immanquablement des besoins qu’il est difficile de satisfaire lors des longues traversées. Ce fut le cas cet avant dernier jour... Je décide donc de faire cette pause sur un petit iceberg, que je choisis bien pour pouvoir coincer le kayak au moment de m’en extraire. Et là, ce qui devait arriver arriva : je mets le pied sur l’iceberg pour prendre appui, et crack !!! La glace s’effondre... Le kayak commence à se retourner, à prendre de l’eau... On est à des kilomètres des côtes, et l’eau est à zéro degré... J’arrive néanmoins à éviter le retournement, à remonter dans le kayak devenu très instable du fait de l’eau qui y est entrée... J’utilise la pompe pour vider l’eau et je continue... Cela durera encore deux heures avant que je puisse poser pied à terre... Cela aurait pu plus mal se passer... sans tourner en tragédie, car la mer était plutôt calme et que je sais remonter dans un kayak, mais cela aurait pu me coûter beaucoup, beaucoup plus d’énergie...

 

En plus de cette faute, j’avoue également une prise de risque qu’en théorie j’aurais dû éviter, mais à laquelle il était difficile de résister : cela a consisté à passer, le plus vite possible cependant, sous l’arche d’un immense iceberg. Il fallait juste que l’arche ne se brisa pas à ce moment précis, car c’eut alors été des tonnes de glaces que j’aurais reçues en don du ciel !!! Mais le risque était vraiment infinitésimal... Et la tentation trop forte. Je me souviens qu’à mesure que j’approchais de l’arche débattaient en moi et à vive voix deux facettes de la même personne. L’un disait « tu dois résister à cette tentation, tu n’a pas le droit de prendre un risque que tu ne sais d’ailleurs même pas véritablement mesurer ». Je me pliais alors à ce discours de raison et infléchissais ma route de façon à l’en dévier de l’iceberg et à me rendre directement à Saqqaq (je revenais d’une virée de trois jours vers la sortie de la baie de Disko et le village était maintenant à moins d’un kilomètre). Mais la tentation revenait, armée elle aussi d’arguments ayant les apparences de la raison : « voilà des jours que cet iceberg dérive, et depuis dix jours que tu navigues dans ces eaux, tu as vu de nombreux icebergs se retourner, craquer, et qu’avait-ils en commun ? Le fait d’être de petite taille. Tu n’as vu aucun gros iceberg casser. Ils font du bruit certes, mais au plus ce sont des petits morceaux qui se détachent ». A cela la réponse ne s’est pas fait attendre : «  n’importe quoi ! Voilà que tu es expert en iceberg parce que tu as passé dix jours à les observer ? Il n’y a évidemment pas de quoi avoir la moindre certitude, pas le début d’une amorce d’expertise. C’est risqué, point, donc c’est niet ». Trois ou quatre fois je change ainsi d’avis, et je me resitue dans mes responsabilités familiales, dans cette nécessité que j’ai d´éviter tout accident, et de revenir... Non pas que je sois indispensable, mais parce que je le veux, et parce que je m’y suis engagé auprès de celle qui m’a fait le don de comprendre, d’accueillir et d’accepter mon désir de ce type d’excursion. Arrivé au moment du choix final, je sens bien qu’il y a un risque, mais qu’il est faible. J’évalue à moins d’une trentaine de secondes la durée du passage sous l’arche et de la mise à distance de sécurité, et je me dis que c’est bien peu au regard de la durée de vie de cet édifice. Et puis je sens cet appel, qui est plus qu’une tentation...

C’est véritablement ainsi que s’est passée cette discussion, et elle s’est conclue, après de multiples changements d’avis, par la traversée de l’arche. Il n’y avait pas derrière cet appel une quelconque bravade, j’en suis sincèrement convaincu. Je n’en retiens pas d’avoir relevé un défi de potache. J’en retiens uniquement la contemplation furtive d’une création d’une beauté infinie, comparable à la plus belle des cathédrales, avec des piliers, une voûte, une trouée dans l’un des piliers et une alcôve dans un autre... Une lumière qui produit un bleu cristallin au niveau de la clé de voûte, le son de l’eau qui rebondit sur les parois et qui produit un écho assourdissant...  Une grandeur, renforcée par le sentiment très présent et très fort de ma propre fragilité. Je me rappelle maintenant cette idée qui m’est venue juste avant la traversée : si cet iceberg devait s’écrouler sur moi, ce serait à ce point de la malchance que justement cela ne serait pas de la malchance, mais une sorte de fatalité qui se serait exprimée d’une autre façon si j’avais renoncé à la traversée... Je reconnais ne pas trop me reconnaître dans cette idée, mais c’est pourtant ce que j’ai ressenti et pensé alors...

Au contraire de l’unique discussion de ce type, la grande satisfaction c’est la quantité des renoncements que j’ai opérés, justement en opposant à l’appel des situations une analyse rigoureuse des risques. En gros, c’est la première fois que je suis à ce point sérieux et responsable... Alléluia !!!

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Saqqaq

Saqqaq, c´est un village, de moins de deux cents habitants, et vivant essentiellement de la pêche. Son nom signifie « côte ensoleillée ». C’est à ses abords que l’on a retrouvé des traces de la plus anciennes civilisation connue ayant vécue au Groenland, il y a 4 400 ans (elle a été ainsi nommée « Civilisation Saqqaq »)… Ce village était aussi le point le plus éloigné de mon voyage, ainsi qu´un lieu où je pouvais ravitailler. Ça, c´était sur le papier.

Dans la réalité, cela a été un vrai choc. Esthétique d´abord. J´ai découvert le village au terme d´une bien longue journée, où j´avais fait une traversée un peu difficile et enquillé des kilomètres vent de face, le tout alors que le soleil avait assez rapidement disparu, sauf sur un petit périmètre, qui se trouvait être mon point d´arrivée. Je n´ai découvert le village qu´au tout dernier moment, en passant une dernière pointe. Quelques dizaines de maisons de couleur, posées sur une presqu´île rocheuse... Magnifique. Je me pose à l´orée du village mais sans qu´il soit possible d´en être vu, et sans le voir moi-même. J´installe le camp, face à un champ d´icebergs... Je décide d´attendre le lendemain pour aller au village.

Au réveil il fait beau, grand beau. Je me rends à Saqqaq, qui m´apparaît alors que je passe une corniche. Je retrouve la sensation de beauté et d´équilibre que j´avais éprouvée la veille de loin. Pour ces qualités d´équilibre, mais dans un tout autre genre, ce lieu me fera penser à la plus belle vallée de France que je connaisse, le haut de la vallée de la Jordanne, dans le Cantal.

J´aborde le village par son terrain de foot, puis son église, puis le centre, le port... Tout cela tient évidemment sur quelques centaines de mètres. Je trouve le magasin d´alimentation et j´y fais mes courses... Je sens des regards légers et bienveillants, mais très vite je comprends qu´il sera difficile d´aller au-delà, du fait de la barrière de la langue. Après un tour du village, qui confirme mes premières impressions et ajoute même un sentiment de paix, je m´en retourne à mon camp... C´est alors qu´étant presque sorti du village je croise un homme, de type européen, mais dont le visage est masqué par une épaisse moustache. Il m´interpelle avec un anglais qui trahit ses origines françaises et me demande si je suis Jean-Jacques. Je réponds que non, je ne suis pas Jean-Jacques, mais que je suis français.

Je viens de faire la connaissance de Jeff. Il est, comme il se définit lui-même, le « SDF » de Saqqaq. Voilà 28 ans qu´il vient ici tous les étés. Il crèche sous un abri de fortune qu´il s´est fabriqué. Il dispose d´un kayak avec lequel il se rend dans les divers endroits qu´il a « colonisés », y installant des mini bivouacs, ingénieusement conçus, réalisés avec des pierres, du bois, mais aussi toute sorte de matériaux et de pièces de récupération... Jeff est totalement intégré au village. Il est connu et accepté par tous. Il a fait l´effort d´apprendre un minimum de la langue, ce qui permet de signifier son engagement et son attachement au lieu et à ses habitants. Nous allons passer la journée ensemble et il va me faire visiter « son » village, mais aussi m´apprendre quantité de choses sur le Groenland, et notamment sur sa nature et la façon d’y vivre, de s’y nourrir aussi.

Il va également m´inciter à pousser mon voyage une trentaine de kilomètres plus loin. Ayant suivi ses conseils, j´y croiserai de nouvelles baleines, mais surtout je trouverai une géologie complètement folle !!! Un délire de variété de roches, de montagnes, de plages, y compris de sable fin... Ce sera pour moi le plus haut point de communion avec l’environnement durant cette excursion groenlandaise. J´y resterai une journée de plus, en profitant pour gravir une montagne, en atteindre le sommet à tout juste 1000 mètres d´altitude et me tenir sur une crête rocheuse tellement étroite qu´il est impossible d´en suivre le chemin.

C´est un lieu que je n´ai fait qu´effleurer et qui nécessitera d´y revenir, j´espère accompagné... une telle beauté se doit d´être partagée, plus que ne le permettent ces quelques mots.

 

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Le kayak

Christian est décidément quelqu´un à la parole de qui on peut se fier. Ce qu´il dit est précis et juste. Il est fiable. C´est terriblement important lorsque le déroulement d´une excursion dépend en partie d´éléments que l´on ne peut vérifier en amont du projet, lors de sa préparation, mais uniquement une fois sur place. Au-delà des multiples conseils qu´il m´a donnés, je pense là au kayak qu`il me loue, et qui fait partie d´un groupe de six bateau restant à l´année ici, à Ilulissat. Comme annoncé, le kayak est en parfait état, totalement étanche, et offrant un compromis idéal entre volume, stabilité et manœuvrabilité. Dans les vents que j´aurai, qui seront au maximum de 30 km/h (la journée à 50 km/h sera déclarée journée de repos), le kayak restera facile à diriger et cela sans gouvernail ni dérive. J´aurai toujours une très bonne sensation de glisse, assurant des moyennes très satisfaisantes pour moi (entre 6 et 6,5 km/h, selon les vents – qui ont été, au mieux absents, et le reste du temps contraires) pour des journées allant de 22 à 40 kilomètres.

Voilà pour le matériel, et il est important. Pour ce qui est des sensations, années après années le plaisir grandit... Une fois sorti du lit, l´envie de prendre la mer est là... Et quand il fait moche, quel meilleur endroit que le kayak, où l´on n´est pas trempé et où l´on n´a pas froid, tant que l´on pagaye. Le geste lui-même devient comme une respiration... Tantôt lente, tantôt profonde, tantôt difficile lorsque la demande d´effort s´accroît... La mer offre les vagues, mais aussi la côte, les oiseaux, les baleines, les glaces... Tout un univers, vivant, changeant, le contraire de monotone...

 

Les graines

Olive n´a pas seulement été cet excellent et précieux routeur météo, il m´a aussi préparé, juste avant le départ, une composition de graines bio destinées à être la base de mes vivres de course… Une mission qu´elles ont remplie avec grande efficacité, juste complétées par des pâtes de fruit. Au-delà même, elles ont accompagné les apéritifs que je me suis accordés, basés sur un pastis, lui-même bio et offert par le même fournisseur.

De retour à Ilulissat, et durant les jours que j´ai passés à l´auberge de jeunesse, j´ai sympathisé avec un groupe de groenlandais... Il y avait en fait deux sous groupes : des « politiques », venus pour le congrès d´un parti, et des pêcheurs qui, à ce que j´ai compris, étaient trop ivres pour embarquer sur leur bateau et ont donc dû faire une halte forcée à l´auberge... La jonction entre les deux groupes s´est semble-t-il opérée autour du projet de passer la journée ensemble à discuter et à boire, assez sévèrement, dois-je dire... Tôt le matin, ils m´invitent à me joindre à eux, ce que j´accepte bien volontiers, au prix cependant d´ingurgiter une bière à une heure que je trouve bien trop matinale... Au moins ai-je échappé à la vodka, qui m´avait également été proposée. Malgré les rares mots d´anglais en commun, on a pas mal échangé et j´ai trouvé ces hommes sympas et très intéressants. En partant, le lendemain matin, le chef des pêcheurs me donnera le reste de ses bières, plutôt que de les offrir à ses collègues du groupe des politiques, qui restaient encore une journée. Il y avait là une bonne dizaine de bouteilles dont le prix est par ailleurs très élevé. J´ai accepté et en échange, un peu comme dans une scène de « Danse avec les loups », je leur ai donné mon reste de graines, en leur précisant ce que c´était et d´où et de qui cela venait... Cela me semblait équitable... Voilà une belle vie et une belle fin, je trouve, pour 2kgs de graines bio dans le grand ouest groenlandais...

 

 

 

La pluie

La météo est une donnée. On fait avec, on s’y adapte où on s’y plie, ce qui est une des manières de s’y adapter. C’est ainsi et non discutable. Mais tout cela n’est véritablement aussi simple que lorsque l’on a acquis l’expérience correspondant à chaque situation... Et il en est une dont j’ai fait le douloureux apprentissage, et encore, ce n’est à mon avis qu’un tout petit aperçu.

5 jours et nuits d’une pluie quasi ininterrompue… Une première pour moi. Et il ne s’agissait pas de rester dans sa tente à attendre que la pluie finisse immanquablement par percer les fines couches de toile... Il fallait monter le camp sous la pluie, le démonter le lendemain, toujours sous la pluie, pour partir et, après 5 ou 6 heures de kayak, à nouveau monter le camp sous la pluie, alors que l’on est soi-même trempé de sueur et au prise avec le froid dû à l’arrêt de l’activité... Et ainsi de suite jour après jour. Un apprentissage intéressant. J’ai d’abord ressenti la haine de l’humidité, puis j ai développé des techniques permettant de rester le plus possible au sec, voire de faire regagner au sec du terrain sur le mouillé, et cela alors que l’eau continuait à tomber du ciel et que la tente montrait les premiers signes de faiblesse. Et pour le reste, j’ai appris à accepter cette putain d’humidité (il me reste visiblement encore du chemin), tout en espérant le retour du dieu Rhâ...

J’ai beaucoup pensé à mes deux camarades qui ont pagayé 4 mois en Patagonie, dans une quasi constante humidité et sous des déluges sans commune mesure avec le crachin qui fût en comparaison le mien. Je me suis alors reposé la question, avec plus d’acuité que lorsque j’avais écouté leur récit : « Alexandre, Inti, comment avez-vous fait ?!? ». Leur exemple, leur approche d’une situation incomparablement plus dure, le fait qu’ils aient réussi à la surmonter, et ce alors que ce sont des hommes, uniques certes, mais tout à fait normaux, au sens qu’ils n’ont rien de surhumain, cela, donc, m’a beaucoup aidé...

 

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La société groenlandaise

Je ne puis évidemment rien en dire après quelques semaines de présence... Néanmoins, mes observations, mes ressentis et mes quelques rencontres constituent une matière qui me permet d´alimenter significativement mes réflexions sur des sujets tels que la ruralité et l´urbanisation, la place et le rôle des traditions, la langue comme moyen de contrôler et de limiter un développement, les élites, la politique, la colonisation, et bien évidemment la place de la nature dans une culture et dans une vie d´homme...

Renonçant à comprendre cette société, ce que ma curiosité et mon écoute parviennent tout de même à en percevoir vient m´aider à comprendre, ou plutôt à penser la mienne...

 

Les cultes

Saqqaq, comme la moindre commune groenlandaise, possède une église. Les groenlandais sont, paraît-il, à 95% protestants. Arrivant le samedi et ayant prévu de rester le dimanche, je décide de me rendre à l´office, qui a lieu à 10 heures. La contenance du temple est d´environ 70 places, soit à peu près la moitié de la population du village. Ne sachant rien de leur pratique, j´envisage le fait que le lieu soit possiblement plein... A 10 heures j´entre dans le temple pour constater que le pasteur est là, en tenue, prêt à débuter, tout comme l´organiste. J´ai prévu de m´installer au fond bien sûr, afin d’être le plus discret possible. Mais je constate qu´il n´y a en tout et pour tout qu´un unique fidèle, lui-même installé au fond, sur la rangée de droite. Je prends la rangée de gauche, sous l´œil du pasteur qui fait mine de ne pas être étonné du pédigrée du nouvel arrivant. Dans la minute qui suit, un nouveau fidèle vient se joindre à l´assemblée, puis Jeff en fait de même peu de temps après. Nous sommes au complet : deux membres de l´organisation, deux fidèles habituels, et deux passagers d´occasion...

Malgré mon absence de foi religieuse, je ne me sens jamais étranger dans un lieu de culte, quel qu´il soit. J´y trouve la plupart du temps un écho à ma propre démarche spirituelle... On oublie trop souvent que la religion, les religions, ne sont qu´une des multiples voies de la spiritualité.

Le culte durera une heure et sera composé de lectures entrecoupées de chants, que le pasteur sera seul à reprendre. Le chauffage, mais aussi la décoration, bien plus gaie et avenante que celles de nos églises, participeront également à faire de l´endroit un lieu chaleureux. Le moment sera fort pour moi, et je vivrai intensément un culte dont je ne comprendrai pas un traître mot... Affaire d´ambiance et de lumière, à mettre en parallèle et en résonnance avec ce moment de mon voyage, qui aboutit à ce village qui tout entier respire la paix...

Passant un dimanche à Ilulissat avant de rentrer, j´irai également au culte. J´arrive un peu en retard et là, le temple sera presque plein. Il y a baptême. La décoration est identique à celle de Saqqaq mais je n´y trouverai pas la même atmosphère... Mon manque d´implication se traduira par deux sourires... Le premier sera provoqué par la vue de cet anorak que porte un fidèle et au dos duquel est inscrit en très grosses lettres « Royal Canin »... Je sourirai à nouveau lorsque je verrai que deux bancs plus loin se trouvent, bien sagement... mes « politiques »... Il m´avait bien semblé ce matin, à l´auberge, qu´ils avaient fait un effort vestimentaire. Et puis, je n´avais pas vu circuler de bières...

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La dynamique d’ensemble du voyage

Il y a clairement une première partie, qui me conduit à Saqqaq, et qui est finalement la plus dure. Le temps est radieux, les paysages magnifiques, le kayak est parfait, je suis vite très bien organisé... Pourtant, malgré l’aide des éléments, c’est la phase difficile du voyage, celle du dépouillement. Je pense que c’est propre au fait d’être seul, et que c’est justement ce que permet le fait d’être seul, mais cela a un prix... C’est la phase où ce qui fait notre identité sociale disparaît très largement, car elle n’a plus de raison d’être. Il n’y a plus de miroir, même plus cet éventuel compagnon, cet autre servant de miroir possible pour nous refléter et nous rappeler qui nous sommes. On se retrouve seul, avec et face à soi même... Le fait de voir ces différentes couches s’enlever est comme une mue, ou une anti-mue... et c’est assez douloureux, interpellant, questionnant... C’est la troisième fois que je vis cela, mais c’est la première fois que le processus va aussi loin : en effet, il y a 4 ans, j’étais trop occupé à devoir m’inventer des repères pour laisser véritablement ce mouvement s’exprimer. Et l’an dernier, l’attaque de l’ours est vite venue interrompre ce processus que j’avais bien senti s’engager, douloureusement d’ailleurs.

Là, les conditions extérieures favorables ainsi que l’expérience acquise lèvent tout obstacle, et le dépouillement peut opérer sans frein. La plénitude, c’est-à-dire le fait d’être à l’aise dans cette reconfiguration d’un nouvel équilibre intérieur, viendra curieusement au moment de l’arrivée à Saqqaq. C’est-à-dire alors même que je vais commencer à retrouver des gens, à les croiser du moins, pendant une journée. Et la suite, jusqu’à la fin, sera un mouvement où, malgré la solitude et la dureté des conditions extérieures, je me sentirai parfaitement bien, à l’aise dans cet équilibre, et en pleine capacité de recevoir ce que l’environnement offre... la solitude est paisible et apaisante, la tente est mon foyer, l’itinérance mon mode de vie, la météo est mon guide, le kayak est mon point d’appui, la mer est mon élément, le temps s’écoule tel un fluide transparent que l’on sent passer entre les mains, sans le moindre à coup, mon inutilité est totale, mon lieu d’arrivée du lendemain est mon horizon, et il est parfaitement indéterminé, fonction des circonstances, même si, au final, tout cela me ramène chez moi...

Car cette bulle de vie est ainsi possible et ainsi vécue parce qu’il y a ce chez moi, fait des personnes qui structurent mon existence et qui sont, finalement, mon véritable horizon...

 

 

Pour finir

Dernière sortie kayak, l´avant veille du retour... La glace s´est un peu dégagée aux abords d’Ilulissat, de sorte qu´il est possible de quitter le bord sans avoir à la fendre. Je vais vers l´icefjord, qui est le lieu d´où viennent tous les icebergs (10% de la production d’icebergs de tout le Groenland provient de ce fjord). La topographie est totalement différente de la veille... tout est en mouvement. Il y a de puissants courants et les icebergs se déplacent à vue d´œil et s´entrechoquent. C´est très impressionnant, mais je comprends vite que c´est aussi très risqué. Je pars donc au large, où il est possible de circuler entre les icebergs qui sont assez espacés. Il y a un rayon de soleil, les reflets de la fin de journée sont magnifiques. J´ai du mal à décider de rentrer... Au moment de rejoindre le bord, et donc de poser définitivement mon kayak, je vois sur l´eau un professeur de kayak et ses deux jeunes apprentis. Ce sont des groenlandais et ils naviguent sur des kayaks traditionnels. On se salue, je m´approche, on discute... Un des jeunes me demande d´essayer ma pagaie... il manque se renverser avec !! Le second essaye à son tour. Le prof me fait une démo d´esquimautage, dans une eau à zéro degré, voire moins. C´est d´une rare élégance... Je le filme. Il rejoint le bord et me propose d´essayer son kayak ! J´accepte, bien sûr !! Un kayak groenlandais, au Groenland, l’un des pays d’origine du kayak... Mais cela m´est impossible d´entrer dedans ! Pourtant je suis moins costaud que lui. J´enlève mes chaussons néoprènes et là, en forçant un peu, cela rentre. Mais on est complètement coincé à l´intérieur, ce qui veut dire que si on se retourne, il faut esquimauter, car il est très difficile, pour le profane du moins, de s´extraire du bateau. Originellement le kayak est aux mesures de son propriétaire... Et ces engins ne sont pas faits pour partir en randonnée, mais pour chasser, ou simplement pour se promener. Ils sont donc très fins et... très instables. Je m´en sors plutôt pas mal, puisque je fais un petit tour sans passer à l’eau ! Le maître veille au grain, mais alors que j´étais un peu loin du bord, il n´aurait pas pu faire grand chose... Il aurait surement mandaté l´un de ses jeunes disciples pour aller à ma rescousse...

On continue à discuter longuement puis on se sépare. Je mesure la générosité de cette personne... Le cadeau qu´il vient de me faire n´a pas vraiment de prix...

Les baleines étaient venues me saluer à l´instant même où je m´apprêtais à quitter la partie de la baie de Disko où il est possible de les voir... Là, c´est au moment de remiser mon kayak que cette rencontre se fait et que ce cadeau m´est fait.

Je ne crois pas au hasard...

 

Et le Groenland est un grand pays...

Photo de Pascal. Click ici.